Nous avons évoqué que la Lumière consciente est liberté-spontanéité (svãtantrya) et combien notre liberté individuelle est une nostalgie de cette véritable liberté. Sans l’énorme confusion que nous entretenons entre ce que nous sommes et comment nous sommes, entre la Lumière consciente et l’image de nous-mêmes forgée à travers nos années, l’idée de liberté et son contraire ne viendrait même pas. C’est notre imaginaire d’être quelqu’un, notre prétention à une vie individuelle, qui nous fait imaginer une liberté dotée d’un contraire. Mais la signification du mot svãtantrya est tout autre et n’a pas d’opposé. On ne peut tout simplement pas imaginer ce que c’est, car la pensée ne fonctionne que par images assorties de contraires.
Mais si parler de la liberté de la Lumière consciente est impossible, parler de liberté individuelle est un parfait non-sens. Ce que nous appelons un individu, ou une personnalité, est une montagne de conditionnements, de réflexes acquis. Quelle spontanéité en attendre ? Ce n’est pas qu’il n’y a pas de liberté dans la vie – au contraire, il n’y a que cela; toutes les formes de la vie sont l’expression de la liberté-créativité – , mais il ne peut y avoir quelqu’un de libre. Ce quelqu’un n’existe pas, sauf dans nos pensées, et il n’y est qu’automatismes; entreprendre de le libérer est donc vain... Le libre arbitre a une valeur pratique pour que la société puisse juger et emprisonner les criminels. Mais en dehors de cela, c’est un concept à saveur morale... Le shivaïsme non duel du Cachemire considère qu’il n’y a de bien et de mal que pour un individu pris dans l’intentionnalité...
La liberté essentielle et originelle se voile habituellement dans les alternatives de la vie habituelle. La vie n’est en elle-même qu’élan spontané, mais nous forgeons constamment ces structures mentales à deux pôles (vikalpa) dans lesquelles la lumière s’obscurcit, la certitude originelle fléchit et l’élan vital s’émousse. Le trouble apparaît alors dans notre esprit, le doute surgit, le temps fait sentir son empire et semble nous asservir... Or, il n’y a de liberté que dans l’instant, un instant intemporel; la durée n’existe que pour celui qui prétend à une vie personnelle. L’homme qui se restreint ainsi cherche constamment à prendre et à comprendre. prendre est toujours pour soi, c’est toujours un acte limité et limitant...
Le shivaïsme non duel du Cachemire, notamment le Krama, propose d’examiner le jeu des impressions mentales qui se déterminent les unes les autres et, dans notre inattention, semblent nous asservir au temps. C’est uniquement par le discernement que nous parvenons à revenir à la pureté et la liberté originelles que nous n’avons au fond jamais perdues. C’est en étant attentif aux pensées à deux pôles que nous pouvons isoler en nous les réseaux d’énergie inconsciente et bloquée (samskãra). Une fois ces structures fondues, plus rien ne voile la liberté primordiale.