L’approche des maîtres du shivaïsme non duel du Cachemire est fondée sur l’intuition que ce que nous pensons n’a finalement aucune importance, notre manière de vivre non plus, notre savoir non plus, pas davantage que notre compte en banque ou l’état de détente ou de tension de notre corps. Seule la grâce compte, sous forme de réalisation immédiate et fulgurante qu’il n’y a que la Lumière consciente et qu’elle est notre vraie nature.
Cette approche, bien qu’elle inclut une formulation métaphysique, n’est donc pas de la philosophie dans le sens occidental et académique du terme. Elle est à la fois mystique, initiatique et éminemment pratique. Sa belle description du chemin «descendant» (comment la pure Lumière consciente prend l’apparence de ce que nous appelons le monde) permet de voir se dessiner sans effort le chemin «ascendant» (la voie du retour de l’être humain qui réalise qu’il n’est rien d’autre que cette même Lumière). Mais l’étude des textes du shivaïsme non duel du Cachemire ne désencombre nullement le coeur de l’homme et demeure une activité comme tant d’autres si elle ne s’inscrit pas dans l’exploration de soi-même, dans l’examen de sa manière de vivre. Constater comment se sont noués et se nouent encore les noeuds est la condition nécessaire et suffisante au dénouement. Ici, le clair regard est tout et c’est pourquoi les maîtres cachemiriens insistent tant sur le discernement (tarka, ou virtarka) qui mène à la Connaissance lumineuse définitive (pratibhãjñãnam) plutôt que sur la philosophie, qui n’est que peu de choses sans l’attention à ce qui est là à chaque instant. Le discernement dont il est question ici n’est donc pas un simple exercice intellectuel; c’est une irruption soudaine et fulgurante (sãhasa).
Quant aux pratiques impliquant le corps, les maîtres cachemiriens commencent d’abord par dire qu’elles ne concernent pas directement la Réalité. L’investigation consciente du corps constitue certes une magnifique porte sur la Lumière consciente, mais à travers le grand silence des textes du shivaïsme cachemirien sur la pratique des poses de yoga (ãsana), il apparaît clairement que leurs auteurs ne s’y intéressaient pas directement. Cela se comprend aisément: ce qui nous empêche de vivre la liberté n’est pas une substance et on ne trouvera rien dans le dos, les épaules, le bassin, les dents ou les cheveux qui s’oppose à notre vraie nature, rien qui soit l’antithèse de Siva. Ce n’est pas en tenant les bras ou les jambes de telle ou telle manière ou en inclinant le buste trois fois à gauche et trois à droite que nous découvrirons la lumière, que notre vie ira mieux et que nous cesserons de vivre dans le brouillard. Croire cela est des nombreux symptômes de la vie de désespéré que nous menons. Il suffit de regarder vivre beaucoup d’adeptes ayant cultivé des poses impeccables pendant plusieurs décennies pour comprendre que cela ne libère pas davantage que la clarinette, l’informatique ou le tennis.
Extrait de Reflet de la splendeur. Le shivaïsme tantrique
du Cachemire de Jean Bouchart d’Orval
Nous ne sommes pas le propriétaire de notre corps, nous en sommes l’administrateur. Pour une gestion équilibrée, nous devons faire connaissance avec cette extraordinaire machine. Dans cette exploration, le corps devient un objet : cette évidence apporte déjà un espace de liberté. L’investigation nous amène à réaliser combien le corps est conditionné. Héritage de tout notre passé, cette mémoire se rencontre sous la forme de tensions, réactions ou agressivités. L’ouverture sans attente ni pression dans laquelle, peu à peu, cet objet-corps va pouvoir se délivrer de ses limites n’a rien à voir avec une amélioration, ni une fabrication, car le corps d’espace qui se révèle est originel. Cette liberté se dévoile dans un lâcher-prise, un abandon de nos défenses, non dans une optique de développement personnel.
Les différents âsanas n’ont pas été créés arbitrairement, mais révélés dans une attention non encombrée aux premiers rishis. Ils correspondent à une efficience maximum de la structure corporelle, mentale et affective. Le temple indien s’est révélé à partir d’un point, la conscience, puis s’est dévoilé dans le temps et l’espace selon une expression spécifique de celle-ci: yantra, pour en formuler les modalités de différenciation et de résorption. De même, la position rituelle est sortie du silence pour en révéler certains aspects dynamiques. Ces expressions se dévoileront lors de l’écoute de l’âsana. Réalisé libre de toutes tensions, celui-ci permet une réorchestration des différents corps, et cette purification n’est autre que le chant de la conscience sur ces niveaux. Si, au début, en raison de nos habitudes, de notre vie de défense et d’agression, la prise de l’âsana apparaît souvent conflictuelle ou impossible, cette difficulté ne se maintiendra généralement que peu de temps, car il ne s’agit pas d’apprendre ou d’ajouter quelque chose d’extérieur au corps, mais de redécouvrir des axes de liberté déjà inscrits en nous.
Cette révélation de l’âsana comme actualisation d’une liberté déjà présente est la base de la technicité de cette approche. On comprend mieux que les notions d’effort, d’intention, si présentes dans les systèmes qui s’imaginent amener quelque chose de nouveau au corps lui soient étrangères. La purification de la structure corporelle et mental se fait donc naturellement. Ce processus s’impose, se prend en charge et se réalise sans besoin de volition, Expression dans le senti de notre liberté intrinsèque, cet accomplissement non psychologique n’est finalement que le jeu de l’énergie qui, après s’être cristallisée, objectivée, retrouve sa liberté. Telle est l’activité cosmique, le grand geste du dieu suprême qui se transpose dans tous les étages de la vie et particulièrement dans cet art si intime.
Explore le corps, tel un architecte allant de pièce en pièce sans négliger aucun espace, puis laisser tous ces volumes s’intégrer dans l’ensemble. Sans interférence de l’agréable et du désagréable, d’aimer ou de ne pas aimer, la non participation psychologique à la posture est l’espace indispensable pour découvrir les subtilités de cet art. Le monde est le reflet de la conscience, le corps en est la représentation la plus extrême: c’est à cette contemplation que nous amène l’art du yoga.
Tiré de Corps de vibration, corps de silence. Yoga d'Eric Baret
47
Tu es commis à agir, mais non à jouir du fruit de tes actes. Ne prends jamais pour motif le fruit de ton action; n'aie pas d'attachement non plus pour le non-agir.
48
Etablis dans cette discipline, fais ce que tu dois faire, sans te permettre aucun attachement, égale dans le succès et l'insuccès, l'équanimité, voilà ce qu'on appelle la discipline.
Chant 3
4
Ce n'est pas seulement en s'abstenant d'agir que l'homme accède à la liberté du non-agir, ce n'est pas uniquement en renonçant qu'il s'élève à la perfection. 5
Jamais, en effet, fût-ce en un seul instant, personne ne demeure sans accomplir quelque action; car, malgré soi, chacun est contraint de s'activer sur l'effet des facteurs constituants de la nature.
6
Il peut bien tenir en échec ses facultés d'action celui qui restant immobile, évoque mentalement les objets sensibles; on dit à bon droit que son âme s'égare et que sa conduite est fausse. 7
Mais celui qui, maîtrisant ses sens par l'esprit, entreprend dans le détachement de pratiquer le yoga de l'action, mettant en oeuvre ses facultés actives, il excelle parmi les ascètes.
8
Quant à toi, accomplis les actions prescrites, car l'action est supérieure à l'inaction et ta vie corporelle ne saurait être maintenue sans que tu agisses.
25
C'est par attachement à l'acte que les ignorants agissent, le sage doit agir tout pareillement, mais sans attachement, ne visant que l'intégrité de l'univers.
Chant 4
19
Celui dont toutes les entreprises sont affranchies du désir et de projets intéressés c'est lui que les gens avisés nomment un sage, lui dont l'agir est brûlé par le feu de la connaissance.
20
Abandonnant tout attachement aux fruits de l'acte, éternellement satisfait, ne cherchant nul appui extérieur, il a beau s'engager dans l'action, il ne «fait» absolument rien.
21
Ne demandant et n'attendant rien, maître de son esprit et de toute sa personne, parce qu'il a renoncé à toute appropriation et n'accomplit d'actes que corporellement, il ne tombe en aucune faute.
22
Satisfait de tout ce qu'il reçoit par hasard, ayant surmonté les couples des contraires, exempt d'égoïsme, toujours le même dans le succès comme dans l'insuccès, il a beau agir, il n'est pas lié.
Traduit du sanskrit par Anne-Marie Esnoul et Olivier Lacombe
Et maintenant le Hatha-Yoga.
Les huit degrés qu’il comporte
sont les refrènements et disciplines
les postures et le contrôle du souffle
la rétraction des pouvoirs sensoriels
la fixation de la pensée
enfin la méditation profonde
et l’Enstase-finale.
Il faut y ajouter trois groupes de Sceaux
et divers contractions musculaires.
Ces degrés et ces Sceaux sont nombreux,
mais ne sont pas tous indispensables.
Des dix réfrènements, par exemple,
le plus important est de s’abstenir
de nourriture trop riche;
de même la plus importante
des dix disciplines
est celle qui concerne la non-violence
enfin des innombrables postures
enseignés par les maîtres du Yoga,
quatre-vingts sont importantes
mais quatre seulement sont indispensables
savoir : la Perfection, le Lotus,
le Lion et la Prospérité.
Le son immortel
(Amrtanâda Upanishad)
Ayant lu tous les Livres,
les ayant tous étudiés, encore et encore,
le Sage les laisse de côté
lorsqu’il a discerné clairement
ce qu’est le brahman suprême,
comme on abandonne une torche
lorsque arrive la lumière.
Montant alors sur ce char
qu’est la syllabe OM,
ayant Vishnu pour cocher,
l’adepte voué au service de Rudra,
avance sur la route carrossable
qui mène au siège de Brahman;
mais lorsqu’il est au bout
de la voie carrossable
il abandonne le char
et poursuit son chemin.
C’est-à-dire qu’abandonnant le mot
déterminé par le genre, la quantité, etc.
il s’avance vers le mystère
de la résonance nasale,
au-delà de toute articulation.
Ceci n’est autre que le Retrait,
maîtrise des cinq sens
et de l’instable pensée,
par quoi l’âme est bridée...
La méditation parfaite
(Dhyânabindu Upanishad)
Les trois canaux principaux
où circulent les souffles
ont la Lune, le Soleil,
et le Feu pour divinités;
on les nomme: l’Idâ,
la Pingalâ, la Susumnâ.
Idâ est à gauche,
Pingalâ à droite,
Susumnâ au centre.
Ce sont là les trois chemins
par où passent les cing souffles:
le Prâna, l’Apâna, l’Udâna,
le Vyâna et le Samâna...
Ils circulent dans les canaux
ayant pris la forme
de l’âme individuelle;
et celle-ci, sous la dépendance
du Prâna et de l’Apâna,
souffle comme le vent
vers le haut, vers le bas,
ver la droite, vers la gauche:
mais on ne la voit pas
en raison même de son mouvement,
pas plus qu’on ne distingue
une balle lancée avec force
par le bras d’un joueur.
Le Prâna tire en avant
en prenant appui sur l’Apâna
et celui-ci tire en arrière
en prenant appui sur le Prâna
comme un oiseau tire sur le fil
auquel il est lié, l’âme tire en avant
mais est ramenée en arrière
par le même fil:
qui sait cela sait le Yoga!