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CONTES










Ces contes sont extraits de mon dernier livre:
«Contes du frémissement de la liberté»



Le rendez-vous avec la mort


Ce matin-là, le Cheikh Zakhriddine abu al Fath Khushraw croise la mort dans les rues de Kish.
- Sois la bienvenue, lui dit-il. Mais tu sembles troublée de me voir.
- Oui, je suis troublée. Chercherais-tu à m'échapper?
- Non, je suis à ta disposition, aujourd'hui comme chaque jour.
- Pourtant, moi je t'attends demain à Samarcande.
- Alors, sans doute, Allah y pourvoira.
Sur ces mots, le Cheikh salue la mort et la laisse pour se rendre à la mosquée. Bientôt, il est prit par ses prières et cet événement quitte sa conscience.
Quand il sort du lieu de culte, quatre cavaliers se saisissent de lui. Ils le lient sur un cheval de bât et l'emportent. Ils sont manifestement déterminés et Zakhriddine abu al Fath Khushraw s'en remet à Dieu. Leurs montures courent tout ce jour, toute la nuit, jusqu'au lendemain. Il profite de ce voyage forcé pour se réciter les 99 noms d'Allah et pour s'en imprégner.
Au soir, ils arrivent dans un des quartiers sinistrés de Samarcande. Ils s'arrêtent devant une des nombreuses maisons en ruine. Les brigands forcent Zakhriddine abu al Fath Khushraw à y pénétrer. Dans le vestibule d'entrée, un homme l'attend, le regard sombre, tenant un cimeterre à la main. Il a un haut le corps en le voyant.
- Qui es-tu? Lui demande-t-il.
- Je suis le Cheikh Zakhriddine abu al Fath Khushraw. Que la paix soit sur toi. Que me veux-tu?
- J'avais demandé à mes hommes de main d'enlever le
Sadr de Kish, avec qui j'ai un vieux compte à régler. Ils se sont trompés de personne... Que puis-je faire de toi maintenant?
- Selon ta conscience. Répond le Cheikh.
C'est alors qu'il voit surgir la mort de derrière l'homme. - Sois la bienvenue, lui dit-il. Mais tu sembles troublée de me voir. - C'est que je ne ressens pas de peur en toi?
- Ne sachant pas quel était le jour de notre rendez-vous, je me suis préparé à te rencontrer à tout moment.
- J'étais surprise hier de te croiser à Kish, alors que je comptais te trouver aujourd'hui à Samarcande!
- Tu n'avais pas de raison de t'inquiéter, la vie m'a amené jusqu'à toi, au moment voulu.
- Es-tu prêt? Je t'emmène.
- Oui, je suis prêt, maintenant comme hier.
A l'instant où la mort lui saisit la main, et où son ravisseur abaisse son sabre, Zakhriddine abu al Fath Khushraw ouvre avec sérénité son coeur à l'inconnu.


Les multiples cages

Il y avait plus de 700 oiseaux dans la volière royale. La grande cage n'avait pas été conçue pour en abriter autant et la vie leur était devenue très pénible. Mais le roi n'avait pas d'argent à consacrer à son agrandissement. Il était trop accaparé par l'organisation de ses fêtes et par la quête du contentement de ses désirs. Ses sujets connaissaient sa passion pour la gent ailée et lui offraient sans cesse de nouveaux oiseaux, qui venaient enrichir sa vaste collection.
Contrairement à la plupart, Jacquou le loriot ne s'était jamais habitué à sa condition. Il avait la nostalgie des vastes espaces aériens. Il ne pouvait se résigner à ne plus déployer ses ailes, et il dépérissait. Il s'alimentait peu, n'essayait plus de voler et se tenait prostré dans son coin, indifférent au vacarme que provoquait le concert de centaines de gosiers.
Un jour, il sentit venir dans sa direction un drôle d'oiseau. Il le sentit plus qu'il ne le vit à une espèce particulière d'apaisement qui se produisait dans son sillage. Comme si, sur son passage, se faisait un silence, non plus oppressé, mais doux. C'était un vieux corbeau, qui avançait tranquillement sur le sol à petites pattes. Le corbeau s'arrêta à une portée d'aile de lui et le contempla avec une tendresse qui tranchait avec ses paroles.
- Tu ne sembles pas être encore arrivé au bout du désespoir, lui dit-il.
- Comment ça? Mais, je suis désespéré!
- Pas assez, puisque tu restes ainsi passif. - C'est que je n'en peux plus d'être prisonnier ici! Je suis à bout, au bord de la mort.
- Bien, je peux donc te parler.
- Que veux-tu me faire comprendre?
Alors, le corbeau se posa à ses côtés et discuta longtemps avec lui.

Le lendemain matin, quand l'oiseleur royal rentra dans la cage, il trouva Jacquou parmi les dépouilles de la nuit. Le pauvre loriot gisait dans son coin habituel, les ailes recroquevillées. L'oiseleur le piqua avec une longue épingle pour s'assurer que toute vie l'avait bien abandonné. Le corps pantelant resta sans réaction. L'homme le mis dans sa besace avec les autres, puis il entreprit de donner à boire et à manger aux survivants. En sortant, il jeta les cadavres sur un tas de fumier.

Au soir, Jacquou retourna aux abords de la grande volière. Il avait eu le temps de s'enivrer d'espace, de jouer avec les courants des airs, de retrouver la joie de planer quand on est porté par la chaleur des ascendants. Mais, avant de poursuivre sa route au loin, il tenait à revoir le corbeau et à le remercier pour son enseignement.
Le vieil oiseau semblait l'attendre au sommet d'un perchoir.
- C'est grâce à toi que j'ai obtenu ma liberté. Je t'en suis infiniment reconnaissant. Mais, ne veux-tu pas en profiter aussi? Lui dit Jacquou.
- Oh non, n'est-ce pas ici que je suis le plus utile?
- Comment peux-tu être aussi stoïque?
- La vie mène. Je respecte ses courants, comme toi tu suis les courants quand tu voles.
- Oui, il me semble que je comprends. Cependant, c'est tellement grisant de pouvoir voler! Comment s'en passer?
- Tu crois gagner quelque chose parce que tu changes de cage. Pour moi, il n'y a pas de cage. Mais je te souhaite de t'épanouir dans ta nouvelle prison.
Quand Jacquou reprit son envol, bien des questions l'habitaient.


La maîtrise de la vie


Le Maître se mourait. Pour la plupart de ses disciples cette idée même était une hérésie. Qu'une telle incarnation de la vie puisse être fauchée par l'épée de Kali les choquait au plus profond de leur être. Ils étaient troublés que ce grand yogi n'utilise pas ses pouvoirs pour prolonger son existence de quelques années.
Malgré les supplications, le Maître se mourait. Il s'éteignait avec le même sourire et avec le même détachement qu'on lui avait toujours connu. Peut-être était-il un peu plus disponible pour les sollicitations des uns et des autres? Peut-être sa bienveillance devenait-elle davantage manifeste?
Il avait consacré ces derniers jours à résoudre divers problèmes qui se poseraient à l'ashram avec sa disparition. Il restait à régler la question de sa succession. Depuis plusieurs années, ses trois disciples les plus avancés sollicitaient de reprendre la transmission de sa guidance. Il n'était plus possible d'attendre. Il les convoqua et fit savoir que chacun d'eux aurait à répondre à une question. Ensuite, il ferait connaître sa décision.

***

Prajnajurna avait lu tous les traités, tous les tantra, tous les âgama. Longuement, il les avait médités. Il connaissait les pratiques du Pratyabhijñã, du Spanda, du Krama, du Kaula. Il était prêt à répondre à tout. Il s'inclina devant le Maître et se mit en lotus face à lui, concentré et attentif.
- Quelles sont les couleurs des fleurs dans le petit pot sur l'étagère de la pièce d'entrée, que tu viens de traverser? Demanda son gourou.
Cette question fut comme un séisme pour Prajnajurna. C'est à peine si, en arrivant, il avait prêté attention à l'étagère, tant il était pris par la perspective de cet examen crucial. Il n'avait pas vu ce pot de fleurs. Il ressentit comme une brisure à l'intérieur de son être. Il y porta son regard intérieur et eut la révélation d'une part si intense de tension en lui qu'il n'avait jamais pu y accéder en conscience. Le temps se suspendit... Avec reconnaissance, il s'inclina devant le vieil enseignant.
- J'ai réalisé ce qui me reste à découvrir de moi. Demain, je partirai et je mendierai sur les chemins.
Le Maître approuva de la tête, et, une dernière fois, en silence, il lui transmit son darshan.

Shivananda était tout bhakti. Sa dévotion envers le Maître était sans limite. Il l'adorait comme Shiva lui-même. Avec une grande émotion, il lui toucha les pieds et resta prosterné devant lui, jusqu'au moment où le Maître l'invita à s'asseoir d'un geste de la main. Ils demeurèrent quelques minutes en silence, puis la question tomba:
- Quelle quantité de blé l'ashram a-t-il consommé l'année dernière?
Shivananda, bien sûr, n'avait aucune idée de la réponse à une telle demande. Quelle importance la nourriture! Quelle importance même l'ashram! Il ressentit une joie extraordinaire monter à l'intérieur de lui. Il exprima sa gratitude à son gourou.
- Je vous remercie de m'avoir remis, une nouvelle fois, sur mon chemin, celui de la dévotion. Demain, j'irai me retirer dans une grotte et je méditerai sur mon lien avec Vous. Dans un sourire, le Maître le bénit.

Bhavabhuti tenait à réaliser l'équilibre des différentes formes du yoga. Il était autant à l'aise dans l'action que dans l'intériorisation. Souple et assuré, il s'agenouilla devant le Maître. Puis il s'assit et attendit la question.
- Quel est le point d'origine du silence?
Bhavabhuti médita sur la question. Il entra en Samadhi et s'absorba de plus en plus profondément dans les densités du vide. Mais, à chaque état qu'il atteignait, il ressentait que son origine était autre. Il était un lieu qui lui demeurait inaccessible, de par même l'intention qu'il avait de l'atteindre! La conclusion s'imposa à lui.
- Maître, je vous suis reconnaissant de m'avoir montré mon immaturité. Demain, j'attendrai dans la cour de l'ashram et je laisserai Dieu venir à moi, sous toutes formes, et me guider pour parfaire mon unification en Lui.
Le Maître et lui communièrent dans la même vibration.

***

Au soir, le Maître fit réunir tous ses disciples. Parler semblait lui être de plus en plus difficile. Il leur dit l'essentiel en quelques phases hachées.
- Il n'y a rien à transmettre, car je n'ai jamais rien transmis... La mort n'est pas séparation, mais transformation... Avec ma mort, cet ashram perd sa signification... Il n'y a rien à prolonger ici, car tout se poursuit dans les profondeurs du coeur de chacun...
Le Maître mourut le lendemain matin.