Ces contes sont extraits de mon prochain livre:
«Contes du frémissement de la liberté»
Les trois voeux
Un homme libre marchait dans la montagne. Au fond d’un vallon, il devina la présence d’une grotte. Il y pénétra. Sur une petite table ronde, au milieu d’un amas de trésors, était posée une vieille lampe poussiéreuse. Il la frotta et, soudain, un Génie en sortit.
- J’étais enfermé dans cette lampe depuis plus de mille ans. Tu m’as délivré, aussi tu as droit à trois voeux.
- Je ne souhaite rien d’autre que ce que je vis.
- Mais, tu es obligé de formuler des désirs!
- Cherches-tu à m’exprimer ta reconnaissance pour t’avoir fais sortir de ta prison?
- Je n’ai pas de reconnaissance, puisque je vais te payer en satisfaisant tes voeux.
- Veux-tu me dire qu’il est impérieux pour toi de rétablir un équilibre avec la personne qui t’a délivrée de ton cachot?
- Oui. C’est la tradition des Djinns.
- Je m’étonne que tu n’aies pas envie de t’occuper de toi-même, après avoir passé mille ans dans cette lampe?
- Cette question n’a pas de sens pour moi. Formule un voeux!
- Cette question n’a pas de sens pour moi. Oublie ton exigence!
- Tu n’as pas le choix. Fais un voeux, sinon je devrai te détruire.
- Alors je te demande de considérer que j’ai satisfait ce que tu me réclames.
- C’es d’accord, tes trois voeux sont accomplis.
- Maintenant que te voici apaisé, ô Djinn, dis-moi quelle est ta nature?
- Que veux-tu savoir?
- Je m’intéresse à connaître la nature de ton être?
- Jamais, jusqu’à présent, quelqu’un ne m’a interrogé sur moi. Je suis né pour servir et tous les hommes que j’ai rencontré n’ont fait que me donner des ordres.
- Les hommes t’ont déçus?
- Bien sûr, ils sont insatiables et cupides.
- Alors, ne sers plus un homme, mais plutôt ce qui t’entoure, et tu te serviras toi-même.
- Je ne vois pas ce que tu veux dire.
- Plutôt que de satisfaire les envies d’un seul, ne préférerais-tu pas te mettre au service de tous, y compris toi-même?
- Ah, je crois te comprendre... Est-ce un voeux que tu me formules?
- Non. je te parle à partir de l’intérêt que j’éprouve pour toi. Sens-tu en toi une aspiration à servir le tout?
- C’est nouveau pour moi, mais, oui, je la sens.
- Alors va, Djinn, à ta découverte...
Un homme libre descendit de la montagne. Au sortir de la grotte, il avait déjà oublié ce qu’il venait de vivre. Ses pas ne laissèrent aucune empreinte sur le sol
Otomo Banryu affrontait le maître Yamada Heizaemon. Il avait cherché l’occasion pendant des années et avait enfin pu le défier en un duel à mort aux sabres. C’était une opportunité unique pour lui d’atteindre le niveau suprême du Kenjutsu en combattant un tel adversaire!
Les élèves de Yamada Heizaemon faisaient cercle autour d’eux, fascinés par cette leçon vivante et mortelle. Les deux hommes avaient dégainés leurs katanas. Otomo avait adopté une garde haute, tandis que Yamada tenait sa lame à hauteur des yeux. Les deux samouraïs se rapprochèrent lentement, puis s’immobilisèrent à une distance critique. Le moindre mouvement pouvait créer une rupture dans leurs sphères de défense ou rompre le hyoshi.
Pour l’un et l’autre le temps se dilate, puis se suspend. L’espace s’ouvre, vibrant de potentialités. Aucun mouvement n’est perceptible, mais les rythmes des combattants s’accordent: souffles, tensions, cadences, volontés. Otomo ressent la plénitude de ses moyens dans l’unité avec son adversaire.
D’imperceptibles ajustements se font. L’attention est totale, le regard embrassant tout l’espace. Leur énergie vitale s’écoule à pleins flots. La distance entre eux devient un dense champ d’énergie, parcouru de différentes lignes de force.
L’intention d’attaquer vient à l’esprit d’Otomo. Une brèche s’ouvre dans l’intemporalité. Le sabre de Yamada vole... Parade désespérée... le choc des fers... recul. A nouveau la lame surgit, précédant la défense d’une fraction de seconde. Otomo s’effondre, mortellement blessé.
Les spectateurs se pressent pour féliciter le maître, tandis que l’un se penche sur le corps étendu à terre.
- J’ai gagné! dit le mourant, en un râle.
- Que dites-vous, le Sensei vous a battu.
- J’ai gagné! J’ai touché à l’instant éternel. J’ai vécu pour l’atteindre. Je suis comblé.
Il y avait plus de 700 oiseaux dans la volière royale. La grande cage n’avait pas été conçue pour en abriter autant et la vie leur était devenue très pénible. Mais le roi n’avait pas d’argent à consacrer à son agrandissement. Il était trop accaparé par l’organisation de ses fêtes et par la quête du contentement de ses désirs. Ses sujets connaissaient sa passion pour la gente ailée et lui offraient sans cesse de nouveaux oiseaux, qui venaient enrichir sa vaste collection.
Contrairement à la plupart, Jacquou le loriot ne s’était jamais habitué à sa condition. Il avait la nostalgie des vastes espaces aériens. Il ne pouvait se résigner à ne plus déployer ses ailes, et il dépérissait. Il s’alimentait peu, n’essayait pas de voler et se tenait prostré dans son coin, indifférent au vacarme que provoquait le concert de centaines de gosiers.
Un jour, il sentit venir dans sa direction un drôle d’oiseau. Il le sentit plus qu’il ne le vit à une espèce particulière d’apaisement qui se produisait dans son sillage. Comme si, sur son passage, il se faisait un silence, non plus oppressé, mais doux. C’était un vieux corbeau, qui avançait tranquillement sur le sol à petites pattes. Le corbeau s’arrêta à une portée d’aile de lui et le contempla avec une tendresse qui tranchait avec ses paroles.
- Tu ne sembles pas être encore arrivé au bout du désespoir, lui dit-il.
- Comment ça? Mais, je suis désespéré!
- Pas assez, puisque tu restes ainsi passif.
- C’est que je n’en peux plus d’être prisonnier ici! Je suis à bout, au bord de la mort.
- Bien, je peux donc te parler.
- Que veux-tu me faire comprendre?
Alors, le corbeau se posa à ses côtés et discuta longtemps avec lui.
Le lendemain matin, quand l’oiseleur royal rentra dans la cage, il trouva Jacquou parmi les dépouilles de la nuit. Le pauvre loriot gisait dans son coin habituel, les ailes recroquevillées. L’oiseleur le piqua avec une longue épingle pour s’assurer que toute vie l’avait bien abandonné. Le corps pantelant resta sans réaction. L’homme le mis dans sa besace avec les autres, puis il entreprit de donner à boire et à manger aux survivants. En sortant, il jeta les cadavres sur un tas de fumier.
Au soir, Jacquou retourna aux abords de la grande volière. Il avait eu le temps de s’enivrer d’espace, de jouer avec les courants des airs, de retrouver la joie de planer quand on est porté par la chaleur des ascendants. Mais, avant de poursuivre sa route au loin, il tenait à revoir le corbeau et à le remercier pour son enseignement.
Le vieil oiseau semblait l’attendre au sommet d’un perchoir.
- C’est grâce à toi que j’ai obtenu ma liberté. Je t’en suis infiniment reconnaissant. Mais, ne veux-tu pas en profiter aussi? lui dit Jacquou.
- Oh non, n’est-ce pas ici que je suis le plus utile?
- Comment peux-tu être aussi stoïque?
- La vie mène. Je respecte ses courants, comme toi tu suis les courants quand tu voles.
- Oui, il me semble que je comprends. Cependant, c’est tellement grisant de pouvoir voler! Comment s’en passer?
- Tu crois gagner quelque chose parce que tu changes de cage. Pour moi, il n’y a pas de cage. Mais je te souhaite de t’épanouir dans ta nouvelle prison.
Quand Jacquou reprit son envol, bien des questions l’habitaient.